L’IA menace-t-elle l’apprentissage des langues vivantes ?

I was recently interviewd for this feature in this French magazine. Here it’s the content of the article.

Sciences Humaines, Servane Duquénois, Published October 5, 2026


URL: https://www.scienceshumaines.com/lia-menace-t-elle-lapprentissage-des-langues-vivantes

L’IA menace-t-elle l’apprentissage des langues vivantes ?

Le développement de l’intelligence artificielle, qui démocratise la traduction instantanée, fait craindre un désintérêt pour les langues étrangères. Vraiment ?

Depuis 2022, la plateforme HeyGen propose de faire parler un utilisateur dans la langue de son choix à partir d’une vidéo enregistrée dans sa langue maternelle. Traduction, mise en voix, modification du mouvement des lèvres pour éviter l’effet doublage : vous voilà germanophone. L’illusion, en tout cas, est presque parfaite. De son côté, la plateforme de visioconférence Zoom offre des sous-titres traduits en temps réel, et son concurrent Microsoft Teams de l’interprétation vocale en direct. De quoi faire tomber des barrières linguistiques que l’on pensait infranchissables il y a peu.

L’apprentissage des langues montre quant à lui des signes de faiblesse. Au Royaume-Uni, plus de cinquante centres d’étude des langues ont fermé ou réduit leurs effectifs entre 2020 et 2025 (The Guardian, 21 novembre 2025). L’inscription des étudiants américains à des cours de langue étrangère a chuté de 16,6% entre 2016 et 2021[1]. En France, la part des élèves du secondaire étudiant une troisième langue vivante diminuer constamment depuis 2018 (Depp).

La langue au-delà du code

Mais s’il est tentant de considérer que la généralisation de l’IA pousse les étudiants à se détourner des langues, le professeur de linguistique Pascual Pérez-Paredes met en garde contre ce raccourci. La crise de l’étude des langues précède largement l’arrivée de l’IA générative : « Elle tient aux évolutions du système éducatif dans son ensemble et concerne aussi les humanités. »

Penser que l’IA va rendre obsolète les cours de langues, c’est surtout faire fausse route sur ce que signifie apprendre une langue. « Ce n’est pas juste maîtriser un code », souligne Paul Pouzergues, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille dont les travaux portent sur l’IA dans les processus d’apprentissage des langues : « C’est communiquer avec des êtres humains dans des contextes spécifiques, agir socialement, coconstruire du sens. »

Aussi performants soient-ils, les outils d’IA restent des modèles statistiques sans compréhension textuelle ni intention de communication. Or cette intention compte. La théorie de l’accommodation linguistique formalisée par Howard Giles dans les années 1970 l’a montré [2]: un locuteur qui fait un effort pour parler la langue de son interlocuteur sera perçu plus favorablement. Baragouiner quelques mots, même maladroitement, est lu comme le signe d’un désir de coopération : la langue sert de signal relationnel autant que de moyen de communication.

Les bienfaits individuels de l’apprentissage d’une ou plusieurs langues étrangères sont également étudiés depuis des décennies. Le bilinguisme améliore la résilience cognitive[3], c’est-à-dire la capacité de notre cerveau à préserver ses fonctions à mesure du vieillissement, et développe la « pensée divergente »[4], une des mesures de la créativité.

Des élèves en quête d’interaction

Les élèves eux-mêmes ne souhaitent ni cesser d’apprendre des langues, ni voir disparaître les enseignants au profit de l’autoformation via des outils d’IA. Dans un travail à paraître, Paul Pouzergues et ses collègues ont demandé à 1 000 étudiants s’ils se sentaient capables d’apprendre une langue uniquement avec l’IA. Si plus d’un tiers a répondu oui, dans des entretiens réalisés a posteriori, nombre d’entre eux ont exprimé un fort désir d’interactions humaines dans l’apprentissage. En témoigne l’exemple de cette étudiante coréenne qui, bien qu’ayant acquis un solide niveau de français uniquement grâce à ChatGPT, avait décidé de s’inscrire à l’université précisément pour ne plus avoir à apprendre avec une machine.

Les plus jeunes semblent eux aussi préférer le contact humain. Dans une étude parue en mars 2026 dans le Journal of Responsible Technology, intitulée « Enhancing foreign language learning through AI-driven telecollaboration »,  Maria Mont, Melinda Dooly et Dolors Masats ont soumis une cinquantaine d’élèves de CM1 à un questionnaire à la suite d’un projet réalisé avec l’IA. Si 90% d’entre eux faisaient état d’une expérience positive, 69% déclaraient préférer le feedback de leur enseignant à celui du logiciel. « L’apprentissage d’une langue est un processus social par nature, conclut l’équipe de recherche, et l’IA ne peut répliquer les dimensions émotionnelles et culturelles de la communication. »

Une mise à l’épreuve salutaire

Reste que l’IA générative soulève pour les enseignants de langues des questions auxquelles la recherche n’a pas encore de réponses claires, reconnaît Pascual Pérez-Paredes, pointant notre manque de recul sur une technologie qui a fait irruption dans les processus d’apprentissages il y a à peine quatre ans. Les travaux de recherche sur l’IA dans l’apprentissage de l’anglais à l’école et à l’université présentent d’ailleurs un biais positif très net : selon un rapport du British Council, 67% des études ne font aucune mention d’éventuelles difficultés[5].

Pour Paul Pouzergues, l’arrivée de l’IA dans les cours de langues est une mise à l’épreuve salutaire : elle révèle les faiblesses d’un système éducatif qui avait tendance jusqu’ici à évaluer uniquement un produit fini. A présent que l’IA peut générer un récit de vacances en japonais ou un essai en russe en quelques secondes, « il faut donner encore plus de sens à l’apprentissage, en promouvant le parcours de réflexion plus que le résultat. » Une opportunité, selon l’enseignant-chercheur,de développer l’agentivité des élèves et leur esprit critique. SERVANE DUQUÉNOIS

Bio / Ancienne élève de l’ENS de Lyon (études anglophones), d’HEC Paris et d’un Master 2 de journalisme bilingue (Sorbonne Nouvelle), Servane Duquénois est professeure d’anglais et journaliste indépendante.


[1] Modern Language Association of America.

[2] Howard Giles, Donald M Taylor, Richard Y. Bourhis, « Towards a theory of interpersonal accommodation through language: some Canadian data December », Language in Society 2(2), 2008.

[3] Lucia Amoruso et al, « Multilingualism protects against accelerated aging in cross-sectional and longitudinal analyses of 27 European countries », Nature Aging 5, 2340-2354, 2025.

[4] Pınar Karataş, Aslı Aktan-Erciyes, « Relation between creativity, executive functions and bilingualism », Journal of Language and Linguistic Studies, vol 18, 2022.

[5] Artificial intelligence and English language teaching: A systematic literature review.

This is the translation into English (ChatGPT)

Does AI Threaten Modern Language Learning?

The rise of artificial intelligence, which is making instant translation widely accessible, has raised fears that interest in foreign languages may decline. But is this really the case?

Since 2022, the HeyGen platform has allowed users to speak in a language of their choice using a video recorded in their native language. Translation, voice synthesis, and adjustments to lip movements to avoid the appearance of dubbing: suddenly, you are speaking German. Or at least, the illusion is almost perfect. Meanwhile, the videoconferencing platform Zoom offers translated subtitles in real time, while its competitor Microsoft Teams provides live voice interpretation. These technologies are breaking down language barriers that, until recently, seemed insurmountable.

Language learning, meanwhile, is showing signs of weakness. In the United Kingdom, more than fifty language departments have closed or reduced their staffing levels between 2020 and 2025 (The Guardian, 21 November 2025). Enrolment in foreign language courses among American university students fell by 16.6% between 2016 and 2021¹. In France, the proportion of secondary school pupils studying a third foreign language has been declining steadily since 2018 (DEPP).

Language Beyond the Code

Although it may be tempting to assume that the spread of AI is encouraging students to abandon language learning, linguistics professor Pascual Pérez-Paredes warns against jumping to conclusions. The crisis in language education predates the arrival of generative AI by many years:

“It is linked to changes in the education system as a whole and also affects the humanities.”

To suggest that AI will make language classes obsolete is, above all, to misunderstand what learning a language actually means.

“It is not simply about mastering a code,” explains Paul Pouzergues, a lecturer at Aix-Marseille University whose research focuses on AI in language learning. “It is about communicating with human beings in particular settings, acting socially, and constructing meaning together.”

However sophisticated they may be, AI tools remain statistical models without genuine textual understanding or communicative intentions. Yet communicative intention matters. Communication Accommodation Theory, developed by Howard Giles in the 1970s, demonstrated this²: speakers who make an effort to use their interlocutor’s language are perceived more favourably. Speaking even a few words, however imperfectly, is interpreted as a willingness to cooperate. Language therefore functions as a social signal as much as a means of communication.

The personal benefits of learning one or more foreign languages have also been studied for decades. Bilingualism improves cognitive resilience³, meaning the brain’s ability to maintain its functions as we age, and fosters divergent thinking⁴, one of the measures of creativity.

Students Seeking Human Interaction

Students themselves do not want to stop learning languages, nor do they want teachers to disappear in favour of independent learning through AI tools.

In a forthcoming study, Paul Pouzergues and his colleagues asked 1,000 students whether they believed they could learn a language using AI alone. Although more than a third answered yes, many subsequently expressed a strong desire for human interaction during follow-up interviews.

One Korean student illustrates this preference particularly well. Despite having achieved a strong command of French using only ChatGPT, she decided to enrol at university precisely because she no longer wanted to learn with a machine.

Younger learners also seem to prefer human contact. In a study published in March 2026 in the Journal of Responsible Technology, entitled “Enhancing foreign language learning through AI-driven telecollaboration”, Maria Mont, Melinda Dooly, and Dolors Masats surveyed around fifty primary school pupils, approximately nine to ten years old, following an AI-supported project.

Although 90% reported a positive experience, 69% said they preferred feedback from their teacher to feedback from the software.

“Language learning is inherently a social process,” the research team concludes, “and AI cannot replicate the emotional and cultural dimensions of communication.”

A Welcome Challenge

Nevertheless, generative AI raises questions for language teachers that research has not yet answered conclusively, acknowledges Pascual Pérez-Paredes. He points to our limited perspective on a technology that entered language learning practices only four years ago.

Research into AI in English language learning at school and university also displays a pronounced positive bias. According to a British Council report, 67% of studies make no mention of any potential difficulties⁵.

For Paul Pouzergues, the arrival of AI in language classrooms represents a welcome challenge. It exposes the weaknesses of an education system that has traditionally tended to assess only the finished product.

Now that AI can produce a holiday account in Japanese or an essay in Russian within seconds:

“We need to make learning more meaningful than ever by placing greater emphasis on the thinking involved rather than simply on the final product.”

According to the researcher, this presents an opportunity to foster learner agency and critical thinking.

Servane Duquénois